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VIE et  LEGENDE de  ST JUGON

Vu l’ancienneté des faits qui vont être relatés, il est très difficile de séparer le vécu du légendaire par manque de preuves principalement, les documents datant de cette époque étant plutôt rares.  

    A la fin du XIII° siècle ou au tout début du XIV° un garçon naquit au village de Haudéart (c’est l’orthographe utilisée dans une réformation de 1427 pour désigner le village de Haudiart). Ce garçon fut appelé Jehan des Boays puis, plus tard, Jouhon des Boays. Il était le fils d’une pauvre veuve. Celle-ci était tout pour lui, après Dieu, car sa piété égala, dès sa plus tendre enfance, son amour pour sa mère. A l’âge où l’on envoie les enfants garder les troupeaux parmi les bruyères et les landes, le petit Jugon cultivait déjà, pour nourrir sa mère, son champ et son jardin avec un tel succès qu’il en tirait un produit plus grand que ne faisaient ses voisins d’un terrain quatre fois plus étendu. *  Dieu bénissait ses travaux et lui apprenait ce qu’il faut savoir pour féconder un sillon. Longtemps après, les habitants du village montraient sa chaumière et indiquaient le terrain qu’il labourait sur la lande. Quand il avait labouré, Jugon allait sur les landes de Sigré et de Mabio, garder et faire paître son pauvre troupeau, quelques chétifs moutons et une bonne vache nourricière, la compagne de son enfance et le soutien de sa mère. Aussi aimait-il bien sa bonne brune, la « Bichonne », et sa brune l’aimait-elle à son tour.  

            Le petit « pâtou » dans ses longs loisirs sur la lande, se mit à penser qu’il serait plus utile à sa mère, labourerait mieux son jardin et deviendrait ainsi plus agréable au Seigneur s’il pouvait s’instruire mais avec, aussi, le secret espoir de devenir prêtre. Ce désir de savoir pour mieux faire ne laissa plus de repos au bon petit berger. Pendant que sa vache et ses moutons paissaient, il courait à deux lieues de là, près d’un pieux ministre de l’Evangile qui était venu apporter les lumières de la foi dans la nouvelle paroisse de St Martin-sur-Oust. Avant de quitter ses bêtes qu’il mettait sous la protection de Dieu, il prenait soin de tracer, avec une branche de houx, un grand cercle autour de son troupeau ; ainsi celui-ci ne sortait jamais de l’enceinte et jamais le loup ne franchissait le cercle. Un jour, selon sa coutume, il avait laissé jouer les autres petits pâtres sur la lande et, après leur avoir recommandé sa vache et ses moutons, il courut vers St -Martin pour étudier ; mais, ayant sans doute oublié de tracer son cercle mystérieux, le loup survint et, voyant les enfants occupés de leurs jeux, s’attaqua à la vache du petit Jugon. Alertée par les meuglements de l’animal, la mère de Jugon se hâte d’accourir mais arrive trop tard ; la vache est morte et le loup qui s’apprêtait à la déchiqueter s’enfuit, effrayé par les hauts cris jetés par la brave personne qui appelait son fils. Jugon étudiait en ce moment près du recteur qui l’instruisait dans son jardin .

              Tout à coup, l’enfant suspend sa leçon et dit en prêtant l’oreille « Ah ! Ma mère pleure et m’appelle, Messire ». « Que dis-tu, Jugon ? Comment sais-tu cela ? Tu ne saurais l’entendre. »   répondit le précepteur étonné et plus que sceptique. « Placez votre pied sur le mien, répliqua l’enfant, et, comme moi, vous entendrez sa voie et ses sanglots   ». Le bon recteur fit, en souriant,  ce que lui demandait l’enfant et aussitôt il entendit une voix désolée qui appelait et cette voix était celle de la mère de Jugon. Alors, surpris d’un tel prodige, le prêtre serra affectueusement l’enfant dans ses bras et lui dit en levant les yeux au ciel « Va, mon enfant, retrouver et consoler ta mère ; tu en sais plus que moi ; tu n’as plus besoin de mes pauvres leçons car la grâce de Dieu t’a fait plus savant que moi ». Jugon partit à l’instant et ses bonnes jambes et le désir de consoler sa mère lui abrégèrent le chemin. Arrivé sur la lande où il avait laissé son troupeau, il trouva sa mère en pleurs près de la vache morte que le loup épouvanté avait abandonnée ; embrassant sa mère tendrement, il lui dit : « Consolez-vous ma bonne mère, Dieu vous la rendra. » puis il traça, de sa houlette blanche, un cercle à l’entour de la pauvre bête et, invoquant le Seigneur, il toucha l’animal de sa baguette en prononçant ces quelques mots « Vache, par la grâce de Dieu, lève-toi ». La vache reprit vie aussitôt, se leva, se mit à bondir joyeusement et se remit à paître comme si jamais elle avait eu à faire au loup. Jugon, tombant à genoux, remercia le Seigneur pour sa grande bonté. Puis, tout heureux, il ramena l’animal à la maison pour la plus grande joie de sa pauvre mère.  

              Quelques jours après, le jeune « pâtou » rencontra, dans le bas des champs de la Ville-Orion, un groupe de jeunes filles de sa connaissance qui sanglotaient et jetaient des cris de désespoir. « Qu’avez-vous à vous lamenter ainsi » leur demanda-t-il ? « Notre sœur, notre amie, la pauvre Annette se meurt » s’écrièrent-elles ensemble. « Nous venons de faire une neuvaine à St Jacques pour sa guérison et la fièvre a redoublé de violence. Annette a perdu la parole, sa vie ne tient plus qu’à un fil. » « Les pleurs ne remédient à rien, reprit Jugon, avec calme. Il faut toujours espérer en Dieu jusqu’à la fin et ne pas se rebuter parce qu’on n’est pas exaucé dès la première prière. Récitons ensemble cinq fois le Pater et l’Ave au pied de la croix de pierre du milieu du pâtis, invoquons la patronne de la malade, la bienheureuse Ste Anne dont l’intercession est si puissante là-haut. Les enfants s’agenouillèrent alors sur le gazon au pied de la croix et prièrent avec ferveur. Ils se rendirent ensuite près de la malade au village de la Corbelaye ( la Corblaie actuellement.) Annette, après une crise heureuse, venait de recouvrer sa connaissance et elle se trouvait assez bien pour recevoir sur son lit les félicitations et les baisers de ces jeunes amies. Bientôt elle se rétablit tout à fait et la renommée de Jugon fut encore plus grande dans le pays.  

              A quelque temps de là, Jugon dit au frère de sa mère qui l’aimait beaucoup : « Bientôt je mourrai ; c’est vous, mon oncle, qui me tuerez et ce sont vos jeunes bœufs nés de la Bichonne qui me porteront en terre et vous désigneront le lieu où doit reposer mon corps. » Jugon n’avait pas seize ans quand sa prophétie s’accomplit ; pendant que son oncle bêchait, l’enfant s’étant approché de lui sans être vu, la bêche levée le frappa et il tomba mort. L’âme de l’élu, munie des secours de la religion, partit pour le ciel. Son corps, chargé sur une charrette traînée par les deux jeunes bœufs, fut déposé, malgré les demandes réitérées de son oncle, dans le lieu commun, en l’occurrence le cimetière de la chapelle domestique de la seigneurie de la Roche-Gestin. Au début du XIX° siècle, les restes de cette chapelle étaient encore visibles dans un champ à l’Ouest de la Gourgandaie.  

              Quelque temps après, les parents et amis qui venaient prier sur sa tombe s’aperçurent avec stupeur que l’un des bras de Jugon sortait de terre, un doigt pointé vers le ciel, montrant ainsi sa volonté d’être enterré dans un autre endroit ; quoi qu’on fit, on ne put jamais faire rentrer en terre ce doigt et ce bras. Ecoutant les recommandations de l’oncle, la dépouille de Jugon fut exhumée et placée sur une charrette tirée par les deux jeunes « taurins » qui partirent sans que personne ne les conduisit. Ils prirent la direction de St André  : la famille, les amis et les voisins suivirent la charrette. Bientôt les animaux s’arrêtèrent sur la lande où Jugon, vivant, venait faire paître son troupeau ; l’oncle, à qui appartenait les bêtes, essaya de les faire redémarrer mais sans résultat. Tout le monde comprit alors que c’était là que Jugon désirait être enseveli. Malgré la dureté du sol, à cet endroit, en effet, le schiste affleure à la surface du sol,  la tombe fut creusée et la première chapelle fut construite peu de temps après à l’emplacement où les deux jeunes bœufs s’étaient arrêtés.

Que faut-il penser de ce récit et que faut-il en retenir ?

Tout d’abord, il faut signaler que plusieurs versions de cette légende existent mais que, dans chacune de ces versions, les faits principaux se retrouvent comme les études à St Martin, la résurrection de la vache, le don de pouvoir entendre sa mère de très loin ou les conditions fixées par Jugon pour sa sépulture. D’autre part, il est curieux de constater que plusieurs saints bretons possédaient le don de pouvoir entendre à grande distance la voix de leur mère. Ce fut le cas de St Yves mais aussi, et plus proche de nous, de St Melaine, futur premier évêque de Rennes qui naquit à Brain sur Vilaine non loin de Renac. Il n’est peut-être pas inutile de raconter ici l’histoire du pape Sylvestre II qui fut d’ailleurs le premier pape français. Né Gerbert d’Aurillac en 1003, il avait coulé dans le cuivre une tête et cette tête répondait par oui ou par non à toutes les questions qu’il lui posait. Quand ses familiers le questionnaient sur cet automate, Gerbert, sans en trahir le secret, répondait qu’il était au fond très simple puisqu’il reposait  entièrement sur le calcul avec deux chiffres ( déjà ). Au XI° siècle, cela parut une terrifiante diablerie. Quand mourut Gerbert, le pape maudit, on hacha son corps, on le mit sur un chariot traîné par deux bœufs et on l’enterra là où s’arrêtèrent d’eux-mêmes les ruminants. On prétendit même agir ainsi sur les instructions du défunt qui aurait voulu expier à sa dernière heure son pacte avec Satan. Les bœufs s’arrêtèrent devant St Jean de Latran et le pape y fut enterré. Sylvestre II fut longtemps rayé de la liste des papes où l’on mit à sa place Agapithe ( illustre inconnu ).  

Seuls les templiers célébrèrent pieusement sa mémoire et ils adoptèrent ce mode d’inhumation. Il faut faire remarquer que le trésor du Temple fut sorti de Paris par trois charrettes tirées par des bœufs. Quant à la tête parlante, on proclama très haut qu’on l’avait mise à la casse. Mais mystérieusement elle réapparut dans les mains de Roger Bacon, franciscain anglais, inventeur de la poudre à canon puis dans les mains d’Albert le Grand, occultiste allemand et professeur de St Thomas d’Aquin. Ensuite on perdit sa trace. Cette histoire a été racontée pour deux raisons : tout d’abord, pour faire savoir que Jugon ne fut pas le premier à être enterré de cette façon et aussi que ce mode d’inhumation fut adopté par les Templiers; or, en 1307, après leur procès, certains d’entre eux se réfugièrent dans les campagnes éloignées.  

Haudiart aurait-il récupéré un ou plusieurs de ces Templiers et Jugon serait-il l’un de leurs descendants ? De la même façon, un doyen de Carentoir, décédé en 1549, s’appellera lui aussi Jehan des Boays. N’était-il pas de la même famille que St Jugon ? A une réformation de 1447, on trouve un autre Jehan  du Boays de la Herviaye en Quelneuc appartenant à Jehan Kermaloch, noble. Jehan du Boays y est métayer. Tous ces gens étaient-il de la même famille ?  

La Chapelle St Jugon  

              Le premier document qui parle de St-Jugon comme lieu-dit, est un aveu de 1396, conservé aux archives de Nantes ; il fait état d’un village de St Jugon des Bois à la Gacilly. Un autre aveu de la même époque faisant partie des archives de Castellan fait état d’une chapelle et d’un cimetière mais il semble bien qu’il s’agisse de la chapelle domestique et du cimetière de la seigneurie de la Roche-Gestin, cimetière dans lequel fut enterré initialement Jugon.

Dans une réformation de 1427, il est question du village de Haudeart ( Haudiart actuellement) ainsi que de la Corbelaye ( la Corblaie actuellement), il est donc certain que Jugon ait pu naître dans l’un de ces deux villages. Cette partie de la Gacilly semble être privilégiée pour ce qui est de l’histoire car, non loin de là, il existe l’allée couverte de Sigré ainsi que le camp romain ; la voie romaine, venant de Renac et de Jacquary, passe également dans cette zone et enfin la motte féodale du Châtelier n’est pas loin non plus.

              La première chapelle fut construite à l’emplacement du tombeau définitif du jeune pâtre vraisemblablement à la fin du XIII°siècle ; un autre aveu du 14 mars 1474 conservé à Castellan, parle « des terres proches de la Corbelaye et de la Chapelle St-Jugon ». Elle était spacieuse et contenait des enfeus avec un cimetière au Nord. Au moment de la construction de cette première chapelle, l’hébergement de la Roche-Gestin appartenait aux de Cancouët. Cette famille figure déjà comme propriétaire des lieux aux réformations de 1427 et de 1447 ; un nommé Jehan de Cancouët était sieur de la Roche-Gestin à cette époque. De plus, la terre où fut construite la chapelle appartenait à cette famille de Cancouët, c’est pourquoi elle devint chapellenie des de Cancouët. D’autre part, cette famille était très proche de Françoise d’Amboise Il est donc permis de penser, qu’avec l’aide de Françoise d’Amboise, la famille de Cancouët fut à l’origine de ce lieu saint. Dans un document intitulé « Françoise d’Amboise, livre élémentaire d’histoire bretonne » écrit par un Gacilien, la vie de St Jugon est amalgamée à celle de Françoise d’Amboise. Il aurait été intéressant de pouvoir consulter ce document, malheureusement ce livre est resté introuvable. Cette chapelle avait comme biens pour composer son temporel, la dîme à la douzième gerbe et divers héritages aux environs de Bonnais en Carentoir

              En 1447, dans une autre réformation, il est question de la frairie de la Gacilly et également de celle de St Jugon. Cette dernière, quelques années plus tard, comprenait les fermes et villages de : St-Jugon, St -André, Buhan, Brozéas, la Haute-Bardaie, la Corblaie, la Gourgandaie, le Châtelier, Haudiart, la Glouzie, le Chêne, le Pâtis, Lauloyer, le Laurier-Vert, Grand et Petit Mabio, la Roche-Gestin, le Palis-Percé, la Saudraie, la Villio, la Ville-Orion, la Villouët, la Ville-Jarnier et Talhuart.

             A une autre réformation de 1536, la Roche-Gestin appartenait toujours à la même famille, la veuve de Vincent Cancouët y résidait alors. La chapelle y était toujours rattachée mais elle avait vieilli et des travaux devinrent nécessaires. C’est pourquoi une nouvelle chapelle, la deuxième, fut construite à l’emplacement de la première.

              En 1580, Jean de Castellan de St-Martin, mort en son manoir de Bienassis en Pipriac « fut amené en une coche avecq ung de cestz chevaulx avecq une grande multitude de peuple et fut conduit depuis St -ugon et amené à St-Martin ».Un missel trouvé à la seigneurie de la Roche-Gestin porte cette inscription : « pour servir à la chapelle St Jugon en Carentoir. 1633 »

         En 1665, un mariage y fut même célébré par Messire Jean Dubois, chapelain de la Villouët. A cette époque, il semble bien que cette chapelle n’appartenait pas à la trêve de la Gacilly mais qu’elle était plutôt la chapelle domestique du sieur de la Roche-Geslin ( la Roche-Gestin actuellement.) En effet, un document du 26 février 1675 indique que « la Roche-Geslin avait, dans ces dépendances, une chapelle ; que le dit seigneur avait droit de coutume sur les marchands estallans en l’assemblée Saint-Jugon qui se tient tous les ans à la Chapelle, le dimanche dans l’Octave du Saint-Sacrement et le lendemain. »

Bien entendu des fondations furent attachées à cette chapelle. A la date du 19 juin 1689, le doyen de Carentoir fait, sur les registres des mariages, la déclaration suivante : « Je soussigné, Louis Raguideau, prestre, doyen et recteur de Carentoir, ay fait au prosne de la messe paroissiale ditte le dit jour dans la chapelle Saint Jugon, suivant l’ancienne coutume, les publications des futurs mariages… ». 

         Le seigneur de la  Roche-Gestin la fit réparer en 1760. Malheureusement trente ans  plus tard, la Révolution devait passer par là ; la chapelle fut saccagée et pratiquement détruite. Cette chapelle étant domestique c’est à dire privée, c’est la raison pour laquelle elle ne fut pas comprise dans la liste des biens d’église dressée par ordre en 1790 et qu’elle fut vendue nationalement ainsi que l’hébergement de la Roche-Gestin, comme appartenant à M. de Castellan, émigré, puis rachetée par lui. Par acte du 20 août 1807 passé devant maître Boëffard, notaire à Péaule, M. Louis Joseph de Castellan vendit la Roche-Gestin et ses dépendances ( donc la chapelle ou ce qu’il en restait ) à Mr et Mme Marchandeau. Ceux-ci la revendirent le 10 mars 1825 à M. Mathurin Le Gal, vicaire général et supérieur du grand séminaire. Enfin, le 9 novembre 1837, Mme Maguéro née Le Gal céda pour 1600 francs à M. et Mme de Tournemine les maisons et métairie de la Roche-Gestin. Dans l’acte de vente, il n’est pas question de la chapelle ; en effet elle fut donnée à la fabrique de la Gacilly.  

Avant d’être saccagée pendant la Révolution, cette chapelle contenait de très belles boiseries. Une tradition avance qu’il y avait des reliques de St Jugon ce qui semble confirmé par un document qui relate : « que le dimanche dans l’octave de la Fête-Dieu, la relique était exposée  à la vénération des fidèles ».  En 1793, ce pieux reste du saint enfant fut brisé et foulé aux pieds et la soldatesque emporta le reliquaire.Il est même raconté que l’individu qui enleva la sainte relique mourut subitement sur la chaussée de St Nicolas de Redon. Un nommé Louis Bagot, vieillard de 80 ans en 1830 et né tout près de St Jugon, rapporte que cette tradition lui a été racontée plus de cent fois par ses parents. D’autre part, cette chapelle était ornée de trois belles statues en bois : l’une de la Vierge, une autre de St Barthélémy (une des foires de la Gacilly portait le nom de ce saint ) et la dernière de St Léon, patron de la paroisse de Glénac.

En 1838, des travaux de restauration furent entrepris par M. Foloreille alors recteur de la Gacilly (il le fut de 1832 à 1850) avec l’aide d’une souscription publique. L’évêque de Vannes la fit bénir par le desservant qui avait présidé à cette bonne œuvre ; la messe y fut célébrée le lundi de la Pentecôte, 4 juin, jour de la fête du bienheureux. Malheureusement, deux ans plus tard, la chapelle était toujours dans un piteux état et menaçait de s’écrouler. La décision fut prise par le même recteur de bâtir une nouvelle chapelle, la troisième. Les travaux commencèrent en 1840 ; afin de préserver les trois anciennes statues en bois pendant les travaux, elles furent déposées dans une chambre à la Roche-Gestin, cette chambre a été longtemps appelée la chambre des saints. Les statues ne revinrent pas dans la chapelle St Jugon mais partirent pour celle de la Ville-Orion. Pour quelle raison ?? Elles y étaient encore quelques dizaines d’années plus tard. Les travaux furent terminés par le nouveau recteur J.M. Chérel et l’abbé  C. Crusson, aidés  du maire de la Gacilly, le docteur Aillet. Dans ce travail, ils furent secondés par bon nombre de volontaires qui apportèrent de l’argent mais aussi une aide manuelle précieuse en allant, par exemple, chercher les ardoises dans les carrières de schiste de St Jacob ou en fournissant du bois pour les charpentes en particulier des Villes-Geffs et de la Ville-Jarnier ou encore en plantant des châtaigniers autour de la nouvelle bâtisse.  

DEVOTION A  ST JUGON 

              Aussitôt après la construction de la première chapelle, le lieu devint un centre de très grande dévotion et un but de pèlerinage. Depuis, il l’est toujours resté. Honoré par Dieu de faveurs extraordinaires, le jeune pâtre de Haudiart ne fut jamais canonisé. C’est la raison pour laquelle il serait plus judicieux d’invoquer le bienheureux Jugon. Mais, en Bretagne, la canonisation n’est pas toujours attendue pour baptiser du nom de saint celui qui n’est que bienheureux.  

Jusqu’au XVIII° siècle, le tombeau de Jugon était vénéré le dimanche de l’Octave du Saint-Sacrement et le jour suivant. Une foule très importante se pressait autour de la chapelle, les gens de la Gacilly venaient en grand nombre mais également ceux des paroisses voisines. De nombreux prêtres honoraient de leur présence cette célébration. Il faut dire que cette fête du Saint-Sacrement était une fête religieuse très importante qui fut d’abord célébrée le jeudi après la Sainte-Trinité, elle-même célébrée le premier dimanche après la Pentecôte. Puis, après le Concordat de 1802, la fête du très Saint Corps du Christ ou Saint-Sacrement, devint la Fête-Dieu, célébrée alors le dimanche après la Pentecôte. Cette fête de la Fête-Dieu prit une telle ampleur que le pardon de St Jugon fut déplacé au lundi de la Pentecôte.     

Au fil des ans, cette fête de St Jugon a été célébrée de différentes façons. Avant la Révolution, la Gacilly, et donc la chapelle St Jugon, était sous la juridiction du doyen de Carentoir dont l’église paroissiale gardait le chef du saint, c’est à dire une relique, dans un ciboire de cuivre. Le clergé de Carentoir allait de l’église paroissiale à la chapelle, portant en triomphe le chef du bienheureux Pendant la grande messe, célébrée en ornements blancs et pendant laquelle étaient faites les publications des futurs mariages de la paroisse, le prêtre entonnait un « Lauda Sion Salvatorem », chant réservé plus particulièrement pour la Fête du Saint-Sacrement. A la fin de cette cérémonie, la foule chantait le cantique à St Jugon.  Ce cantique, bien qu’ayant été modifié à plusieurs reprises, est resté malgré tout dans bon nombre de mémoires. Dans le courant de l’après-midi, le vase contenant la relique était exposée à la vénération des fidèles puis les vêpres étaient célébrées, suivis de la procession pendant laquelle la relique du bienheureux était présentée aux pèlerins par un prêtre du voisinage, en étole et en surplis, celui-là même qui avait prononcé l’homélie ; ensuite, après les prières des processions, le doyen mettait les fidèles sur deux rangs et, passant de l’un à l’autre, plaçait un instant sur chacun la relique vénérée.  Grâce au concours du clergé et des fidèles des paroisses environnantes comme Carentoir, les Fougerêts, Glénac et même Cournon, les cérémonies étaient superbes et se poursuivaient par des occupations et divertissements un peu plus profanes. Les gens pouvaient se divertir, faire des emplettes et se désaltérer, beaucoup de bolées de cidre étaient alors bues. A ce propos, l’abbé Chérel donne copie d’un extrait du registre des contributions indirectes du 23 juin 1759, signé par Bizeul et Séguin, qui déclare : « Reçu de Hélène Rolland demeurant à Hanlé, paroisse de Carentoir, la somme de quinze sols pour le droit de jaugeage et demi-courtage de la quantité d’une pipe de cidre de son cru (environ trois barriques) qu’elle déclare avoir vendue à Mathurin Boucher débitant à la Gacilly pour débiter par extraordinaire à St Jugon ». Trois barriques de cidre pour un seul débitant, alors que la corporation comptait au moins huit membres à la Gacilly à cette époque, voilà un détail qui peut permettre de se faire une idée de l’affluence considérable qui se produisait à St-Jugon en ces jours de fête ». Des « marchands estallans en l’assemblée »  venaient vendre leurs produits pendant les deux jours que durait le pardon. Il faut savoir qu’après avoir satisfait à leur piété, les pèlerins profitaient de leur réunion pour traiter de leurs affaires temporelles, faire ou régulariser leurs ventes et leurs achats. Ce fut l’origine des grandes foires locales qui ont toujours pris naissance autour d’un lieu de pèlerinage. Cette assemblée de St -Jugon ne fut jamais considérée comme une foire officielle et fut toujours exempte d’octroi municipal. 

Après la Révolution, les reliques du bienheureux ayant disparu, la fête comportait toujours grande-messe, vêpres et procession, mais elle fut réduite à une seule journée. Les distractions prirent l’allure d’une kermesse puis, avec l’apparition des automobiles, il fut institué une bénédiction des véhicules.  

Comme pour la plupart des saints bretons, le tombeau de St Jugon est reconnu pour posséder des pouvoirs particuliers. Certains miracles s’y seraient produits d’après l’histoire locale. St Jugon était reconnu comme pouvant guérir de la peur : il suffisait de passer sous la pierre transversale du tombeau du bienheureux ( pourtant bien bas, « à peine élevé d’un pied au-dessus du sol ») en le priant d’exaucer le vœu. . Pour les enfants, on n’attendait pas qu’ils grandissent. Pour être sûr qu’ils ne seraient pas peureux plus tard, ils passaient ou les parents les faisaient passer sous la pierre sépulcrale. Le clergé, pour qui cette pratique relevait plutôt de la sorcellerie, la remplaça par une autre cérémonie : une procession, toujours le jour du pardon, se dirigeait vers la fontaine, un prêtre y trempait la hampe de la croix et bénissait les enfants. Cette pratique est restée depuis et la bénédiction des enfants existe toujours. Certaines personnes passaient aussi sous la pierre tombale pour les soulager de quelques maladies et tout particulièrement pour faire baisser une fièvre tenace ou pour guérir les maux de tête.  

St Jugon était beaucoup invoqué par les cultivateurs qui venaient le prier pour leurs récoltes et leurs troupeaux. Une cérémonie spéciale avait lieu certaines années très sèches et le bienheureux était sollicité pour faire tomber la pluie ; la procession avec immersion de la hampe de la croix dans la fontaine, avait lieu comme pour la bénédiction des enfants et le célébrant récitait alors une prière spéciale. A l’inverse, le peuple assure que jamais la grêle n’a nui dans la vaste frairie de St Jugon. Ducrest de Villeneuve, en 1845, raconte que « trois fois par an a lieu la bénédiction des semences ». Une messe spéciale y est célébrée le 1° mars pour le lin et le chanvre, l’un des jours de rogations pour le blé-noir et la première semaine de novembre pour le seigle. Les laboureurs s’y rendent avec de petits sacs de semences qui sont alors bénis à l’issue de la messe ; ces semences sont ensuite mêlées à celles qui doivent être confiées aux sillons et sur lesquelles est ainsi appelée la bénédiction céleste.  

Toujours à l’assemblée annuelle, il y avait la pratique des «  gageries » ou « foires à gages » ; les domestiques qui désiraient être embauchés ne le disaient pas, les futurs patrons  devaient faire les premières démarches. Afin d’être reconnus, les domestiques à gager portaient des signes distinctifs traditionnels qui permettaient aux patrons de reconnaître les différentes catégories de travailleurs. Ainsi les valets portaient, à Malestroit, un bâton de houx garni de freluches en papier ; à St-Martin, ils avaient un bouquet ; les pâtous de Tréal avaient une baguette à la main et, à Redon, c’était une rose au chapeau. Les gages se concluaient à haute voix. Patrons et gagés buvaient ensemble sous les tentes ombreuses des marchands forains et il fallait beaucoup boire, c’était obligatoire. On se frappait ensuite deux fois dans les mains et le patron versait négligemment son denier à Dieu, les « sous d’errhes », c’est à dire les arrhes qui variaient pour les hommes entre 5 et 10 francs après la Révolution. 

Le doyenné tout entier adorait ce saint du pays ; une statue de St Léon, patron de Glénac, avait place dans la chapelle St Jugon et, à l’inverse, dans l’église paroissiale de Carentoir, à côté de l’autel principal, il y avait une statue en bois de St Jugon. Il est représenté en berger, revêtu d’une blouse, la houlette à la main. Elle fut sculptée par un nommé Jérôme L’Hôpital qui vivait vers 1770 ; en fait c’était un menuisier qui avait beaucoup de talent mais qui aimait beaucoup boire. Un jour, ayant dépensé au-delà de ses ressources, il se vit saisir par la cabaretière tous ses instruments de travail ; il se tira d’affaire en demandant à la brave dame de ne lui rendre que son trusquin ( outil traceur ) car, disait-il, avec celui-là il pouvait  se passer de tous les autres. Si bien que la cabaretière lui rendit le tout. Son St-Jugon, à qui il a donné le costume traditionnel et antique des paysans, est un gentil petit garçon que les Carentoriens aimaient beaucoup et qu’ils revoient toujours avec grand plaisir.  

En 1927, la chapelle ayant été restaurée et agrandie, plus de 3.000 personnes assistèrent au pardon de St Jugon. A ce propos doit-on parler de pardon ou d’assemblée, il faut dire que les deux termes peuvent être employés mais il serait plus judicieux d’utiliser le terme d’assemblée qui est, en Haute-Bretagne, l’équivalent de pardon en Basse-Bretagne. N’ayant été que bienheureux, Jugon est pourtant devenu un prénom.